AD : Depuis qu'elle a commencé, cette campagne électorale me déprime. Zéro réflexion sur le fond, des perspectives qui se limitent à des questions de posture et au marquage des candidats à la culotte à l'affût de rumeurs ou de petites phrases. Surtout, on peut critiquer la presse, lui reprocher son absence de distanciation ou son esprit partisan : mais la blogosphère et l'internet reproduisent ces tendances, en infiniment pire, en y ajoutant le tohu-bohu de la foule et l'instantanéité. La moindre petite phrase, la moindre rumeur, se diffuse à toute vitesse de site en site par des videos dailymotion (sarkozy a dit "racaille", "Royal a encore dit une connerie", ha ha ha) ; les commentaires sur de nombreux blogs deviennent le lieu d'une foire d'empoigne entre stipendiés de divers partis; il ne manque plus que les spammeurs des partis politiques (qui n'ont pas tellement besoin de se manifester, vu le niveau général) pour que le fond soit atteint. Le fait que la seule chose qui ait "émergé" de l'internet depuis le début de cette campagne soit la rumeur sur la SCI royal-hollande a de quoi inquiéter.
 

Les seuls qui s'en sortent sont ceux qui fournissent un contenu top-down et qui tirent leur légitimité d'une position  experte :
c'est débat2007 et leur chiffrage des programmes, qui bénéficient pas mal de la magie de l'expert qui donne des chiffres que personne n'ose discuter. Le reste de ce site, dans le même temps, comporte pas mal de choses intéressantes, mais on ne peut pas dire qu'elles émergent vraiment; surtout elles suscitent des commentaires assez navrants, rendant assez pessimiste sur la façon dont c'est reçu.


Authueil : Je comprends ton point de vue mais ne le partage pas. Je pense qu'il repose sur une conception de ce qu'est une élection présidentielle qui ne tient pas compte des réalités françaises. Une élection présidentielle, c'est un scrutin sur une personne. Ce qui compte avec de faire son choix est de connaître cette personnalité, de la tester. C'est un entretien d'embauche en quelque sorte. Vu l'importance de la fonction, il vaut mieux ne pas se planter, d'où une série d'obstacles qui tiennent du test de survie. C'est aussi un examen, au delà d'une personne, sur la cohésion d'un camp, d'une équipe, qui en cas de victoire, sera appelée à gouverner. Si des failles importantes apparaissent, mieux vaut ne pas leur confier les rênes.

 

La politique, c'est aussi une question d'instinct, d'ego, de goût du pouvoir. Les beaux esprits ethérés qui ne parlent que débats d'idées, programmes entre gens bien élevés se plantent complètement sur la nature du pouvoir. La politique, c'est tout autant, voire plus d'animal que de cérébral.

 

La campagne actuelle vient juste de commencer. Attendons avant de la jeter aux orties. Le temps du vrai débat n'est pas forcement arrivé (surtout quand Ségolène ne lâche rien comme élément de programme). Il sera temps d'évaluer quand elle sera terminée.


 

AD : Il y aurait à redire sur la conception que tu présentes de la campagne présidentielle, vue comme test de désignation de
super(wo)man pour une fonction importante fondé sur la personnalité et la "capacité de survie". La démocratie est un régime dans lequel la question "qui dirige" cesse d'être importante : ce qui compte, c'est la façon dont ceux qui dirigent voient leurs pouvoirs limités.

 

Ce n'est pas un hasard si dans le pays le plus démocratique d'Europe - la Suisse - personne ne sait exactement qui dirige quoi, qui exerce le pouvoir. Un anthropologue s'amuserait beaucoup de constater que même les démocraties ont parfois besoin de refaire appel à des rites tribaux (voire animaux) sous la forme de cette ritualisation de la lutte à mort pour le pouvoir qu'est la procédure élective. Comme tu dis, c'est "animal" : j'avoue ne pas voir en quoi il faudrait trouver cela réjouissant ou se sentir obligé de s'enthousiasmer pour cette survivance de rituels tribaux. A choisir, je préfère un match de foot, c'est plus propre.

Néanmoins on peut ne pas être naïf; on peut déplorer des institutions nationales qui personnalisent à l'excès la quête du pouvoir, on peut pour autant faire avec et accepter la réalité d'une campagne, quelque part entre la confrontation de projets et le pugilat à base de boules puantes. Ma question, en fait, c'est dans quel sens va pencher la blogosphère et l'internet?


Lors du débat du referendum sur le TCE, il y a eu une véritable valeur ajoutée de l'internet. On peut déplorer que des arguments assez spécieux aient été avancés; il n'en reste pas moins que l'on pouvait trouver des argumentaires à peu près construits, et une valeur ajoutée par rapport aux médias traditionnels. On ne retrouve pas cela dans la campagne présidentielle qui se déroule actuellement.


Les positions nuancées, les tentatives de réflexion sont étouffées par un flot d'immondices et par l'esprit partisan obtus. Ce n'est pas nouveau, les rumeurs, les vidéos, le relevé de petites phrases, cela date d'avant la campagne. Ce n'est même pas d'ailleurs une spécificité d'internet et des blogs (voir la campagne "votez Lepen" menée par Act up).


Les médias "traditionnels" ont un défaut bien connu, qui est de privilégier le court-terme, les petites phrases, les querelles de
personnes. Il y a des raisons à cela : nécessité de faire paraître quelque chose à un rythme élevé, proximité des journalistes et des politiques, format restreint de l'information (le format d'un article est limité, comme celui d'une information dans un journal télévisé ou radiophonique). Or toutes ces contraintes, les blogs et l'internet peuvent s'en abstraire. Il n'y a pas de pression de publication, pas de limitation de format, et une distance (le plus souvent) entre politiques et blogueurs. Le problème c'est qu'on peut douter de la façon dont cette distance est employée. Actuellement la blogosphère et l'internet servent de caisse de résonnance aux rumeurs et aux boules puantes. Il est quand même consternant que la seule chose qui
soit "sortie" d'internet jusqu'à présent dans cette campagne (à quelques exceptions près) ce soit l'affaire de la SCI Royal-Hollande.


Beaucoup trop de blogueurs se sont placés dans le temps journalistique, c'est à dire la journée : une information apparaît,
peu importe, elle est commentée, donne lieu à des commentaires définitifs, à des discussions partisanes et schématiques. Et puis on passe à autre chose. tout le monde y va de son commentaire sur la "petite phrase" du jour, ou sur la rumeur du moment; ou, exactement, est la distanciation? On se retrouve avec la cacophonie et la rumeur, alors que l'on peut espérer autre chose.

On veut discuter de personnes, de capacités individuelles? Pourquoi pas. Mais pourquoi alors personne ne s'intéresse au passé d'exercice du pouvoir des principaux candidats, au lieu de les traiter comme des perdreaux de l'année dont on boit les propos pour les triturer? Il y aurait, après tout, beaucoup à dire. Ségolène Royal a été une piètre-mais populaire-ministre de l'environnement et de l'enseignement scolaire. Nicolas Sarkozy a été un très moyen ministre de l'intérieur et un franchement ministre de l'économie. La stratégie de Ségolène Royal, consistant à n'annoncer aucun programme précis mais à suggérer qu'elle a les idées des français (pour que tout le monde puisse y trouver de quoi espérer qu'elle mènera la politique qu'il désire) n'est pas nouvelle. La stratégie de Sarkozy, consistant à occuper l'espace en multipliant les annonces sans grande cohérence, n'est pas non plus nouvelle. Il est donc tout à fait possible d'analyser la campagne sans se laisser entraîner dans le flot du court terme. Pourquoi traiter des politiciens qui faisaient déjà carrière il y a 25 ans comme des petits nouveaux, en se contentant de disséquer leurs propos du quart d'heure précédent, ou en lisant la dernière rumeur dans Paris Match?

 

Pourquoi, quand il n'y a rien à dire, ne pas tout simplement s'abstenir, dire que l'on n'est pas un commentateur sportif? Pourquoi refaire en pire ce que les médias traditionnels font déjà? Il y a un vrai risque de voir la blogosphère interessée par cette campagne sombrer dans la petite phrase et le commentaire à chaud; ce n'est pas franchement là qu'est sa valeur ajoutée potentielle.

 

Authueil : La fonction de président de la République a tourné à "superman" parce que nous l'avons souhaité, parce que le poste a été profilé pour de très fortes personnalités. C'est très conforme à notre culture politique, qui recherche sans cesse l'homme providentiel et qui n'a jamais fait le deuil de la monarchie de droit divin, où la Nation s'incarne dans une personnalité. C'est d'aileurs la source de la double nature du poste de président, à la fois dirigeant de l'appareil d'Etat et symbole de la Nation.

 

La campagne présidentielle est en parfaite cohérence avec l'esprit de nos institutions. Il ne faut donc pas lui demander d'être autrement, car c'est là que cela deviendrait dangereux, car elle ne jouerait plus le rôle qui est le sien dans notre configuration actuelle, et qui est indispensable au bon fonctionnement de notre démocratie à la française.

 

Concernant les blogueurs, je te ferais la même remarque, ne leur demande pas plus qu'ils ne peuvent donner. La plupart d'entre nous sommes des amateurs. Un blog, c'est le reflet d'une personnalité et de ses préoccupations, de ses réactions. On poste quand on peut, en consacrant un temps souvent grapillé et toujours trop court à nos analyses et nos billets. Nous sommes immergés dans le flux médiatique, et nous ne sommes en rien dans une temporalité spécifique, celle des chercheurs.

La décantation se fait à un autre niveau, dans les échanges, les dialogues. Une bonne analyse est reprise, trackbackée. Un bon blogueur se lance dans une synthèse, qui à son tour est commentée. Demander 0% de déchets sur tous les blogs, c'est illusoire. La blogosphère, ce n'est pas le milieu des revues scientifiques et les blogueurs ne sont pas des universitaires.